Tiénot , le métayer devenu Tailleur de Pierre – l’enfance en Sologne

Dans cette série, on va suivre les pas d’Étienne, un jeune garçon né dans une famille de métayers en Sologne au XIXᵉ siècle. À travers ses yeux, on découvre la vie rurale de l’époque, ses défis, ses routines, et son habitat vernaculaire. Étienne, avec une envie de s’élever et de sortir de sa condition, nous emmène dans son parcours jusqu’à devenir compagnon. On va aussi explorer les savoir-faire de ces bâtisseurs, leur univers, et l’architecture traditionnelle de nos régions. 

L’enfance

Je m’appelle Étienne, dit « Tiénot », je suis né en 1823, dans une ferme située près de Fontaines-en-Sologne, au cœur d’une famille de métayers. Mon père louait des terres à un grand propriétaire. Nous cultivions blé, seigle, chanvre, sarrasin, tout en élevant quelques animaux. La vie, rythmée par les saisons, était simple, parfois rude, mais toujours bien ordonnée.

Dès mon plus jeune âge, je participais aux travaux de la ferme. À cinq ans, je ramassais du bois pour la cheminée. A sept ans, on me confiait la garde des moutons, et à huit ans, je soignais l’ensemble des bêtes, leur apportant de l’eau ou du fourrage.

Vers l’âge de dix ans,  mon père m’appris le travail des champs : la patience de la taille, la force nécessaire pour manier une faucille, et le soin à apporter au battage des céréales. 

Chaque tâche avait son importance, et il n’y avait pas de place pour la paresse., ni pour les plaintes. 

Nous allions mes frères et moi à l’école de Fontaines à pieds. Celle-ci était située à trois kilomètres, nous y apprenions à lire et à écrire, à maitriser quelques  rudiments d’arithmétique et de géométrie. L’école n’était pas encore obligatoire, et ce sacrifice de mon père, car il renonçait à autant de bras utiles aux travaux agricoles, cachait son ambition de nous offrir une vie meilleure, loin de l’austérité du métayage. 

Sur le chemin de l’école, je contemplais la grande église du village, haute et massive. J’étais captivé par l’idée que des hommes, puissent transformer la pierre en quelque chose de si imposant.

Le travail des champs

L’été et les moissons était la saison la plus intense, où toute la famille travaillait ensemble sous un soleil accablant. Nous étions aidés par les voisins, et parfois quelques journaliers venaient renforcer nos rangs. Les plus jeunes ramassaient et empilaient les gerbes, les ainés fauchaient et battaient le grain.

La veillée avec les anciens, après la moisson était un moment de répit où nous partagions rires et histoires, nos mains encore rugueuses du travail accompli. 

On y comptait l’histoire de tel aïeul victime de la maladie du seigle, qui avait perdu ses membres, de tel autre cousin qui avait réussi à acquérir quelques arpents de terre, le sortant de la misère. On y parlait aussi des compagnons bâtisseurs . Ma fascination grandissait envers ces hommes venus de loin, avec un savoir faire, et une maitrise incroyable de leur art.

À l’automne, les labours éreintaient les bêtes et les hommes. Je revois mon père, courbé sur sa charrue, avançant lentement derrière ses bœufs, dont le pelage luisait de sueur. Chaque sillon semblait arraché à la terre avec une force infinie.

Le moment des semailles, solennel, voyait mon père et mes frères semer à la volée, traçant dans l’air des arcs réguliers qui me subjuguaient. À mes yeux d’enfant, ces gestes contenaient une promesse : celle d’une récolte généreuse, fragile cependant, suspendue au bon vouloir du ciel.

Une fois les graines dispersées, venait la couvraille : un passage léger de la herse pour recouvrir les semences et les protéger des oiseaux. 

L’hiver, le travail changeait. On réparait les outils, on soignait les bêtes, et on préparait les terres pour le printemps. 

Les soirées étaient souvent silencieuses, rythmées par le crépitement du feu. Nous n’avions pas grand-chose, mais mes parents disaient toujours : « Tant qu’on travaille, on a de quoi vivre ».

Au printemps, après les pluies d’avril, le blé poussait dru, les mauvaises herbes aussi. Nous procédions alors à l’échardonnage avec ma mère, arrachant à la main les chardons et les herbes les plus tenaces, suivi par le sarclage à la houe. Ma mère, infatigable, veillait à ce que le travail soit bien fait, encourageant les plus jeunes à continuer malgré le soleil qui montait haut et nous cuisait la nuque.

Chaque coup de houe, chaque chardon arraché, me rappelait la dureté du travail et me ramenait à la terre, dure, lourde, froide. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’au-delà de cette terre, d’autres tâches pourraient donner un sens différent à ma vie.

S’ensuivait le fanage au cours duquel on constituait d’énormes meules de foin que l’on faisait sécher au soleil, qu’il fallait ensuite rentrer dans le fenil à la fourche.

Puis tout recommençait, année, après année, après année, après année, avec des récoltes bonnes, et d’autres non. 

Le ciel était notre maître, dictant les succès et les échecs avec une impartialité cruelle. 

Les bêtes

La vie à la ferme ne se limitait pas aux champs. Les bêtes, jouaient un rôle tout aussi essentiel pour notre survie.

L’exploitation comptait quatre bœufs utilisés pour les labours et les travaux lourds. Chacun avait un nom : Noiraud, Rougeaud, Blanchon et Mouton. Les bœufs blancs, encore jeunes, demandaient une attention constante. Mon père, fier de ses bêtes, répétait souvent :

« Tu vois Tiénot, nous les tenons bien propres, bien tondus, la queue bien peignée, de façon à être fier d’eux. »

Nous élevions également sept vaches, dont les vêlages annuels exigeaient une surveillance particulière. À cela s’ajoutaient des moutons, des cochons, et des volailles – poulets et dindons – qui complétaient nos maigres ressources.

Nous possédions aussi une jument demi-sang, que nous appelions Pomponette, mais réservée à la reproduction plutôt qu’aux travaux. Parfois , mon grand-père l’emmenait avec lui au village, pour, disait-il, aller faire affuter ses faux. On le retrouvait alors plusieurs heures plus tard dormant à l’ombre d’un pommier, Pomponette paissant tranquillement à quelques mètres de lui, et ses faux intactes à ses côtés. 

Dès l’aube, j’étais chargé de distribuer du son aux moutons et de préparer le repas des cochons. 

J’avais sept ans lorsque mon père me confia la garde des moutons pour la première fois. Je me sentais vraiment fier… jusqu’à ce que deux d’entre eux s’échappent et disparaissent dans les bois. Je les cherchai pendant des heures, le cœur battant, et quand je les ramenai enfin, mon père ne dit pas un mot. Il se contenta de poser sa main sur mon épaule, la pressant un instant, ce qui remplit mon cœur d’une reconnaissance infinie, bien plus que n’auraient pu le faire mille paroles.

Les propriétaires

Les relations de mon père avec les propriétaires étaient marquées par un respect contraint et une résignation amère. Le métayage, avec ses prélèvements prioritaires, laissait peu pour notre famille, surtout les mauvaises années.  

Il murmurait parfois à ma mère : « À la foire, ils imposent leurs prix, et je dois céder. Que puis-je faire ? » Mais malgré l’injustice, il gardait sa dignité : « On peut bien nous compter chaque sac, surveiller chaque poule, mais ils ne nous prendront jamais notre savoir-faire ni notre fierté. »  

Pour lui, travailler la terre restait une forme de liberté : « C’est au moins quelque chose que je fais bien. Là-dedans, personne ne peut m’enlever qui je suis. » Ces mots étaient sa manière de résister, de rester debout, même face à un système qui ne le favorisait jamais, ni lui, ni les siens.

La maison

Dans ce quotidien rythmé par les saisons et les inégalités, notre maison était le cœur battant de nos existences. 

Notre ferme, une locature typique de la Sologne, était simple et fonctionnelle. Bâtie en pans de bois remplis de torchis et protégée par un toit à forte pente, elle abritait sous un même toit le logis et l’étable, témoignant de l’intimité entre notre travail et notre quotidien.

Les fondations de briques, d’à peine 30 centimètres de haut, soutenaient une poutre sablière basse, ou sole, sur laquelle reposaient les murs. Avec le temps, les zones de torchis endommagées avaient été remplacées par des briques peu épaisses, qui résistaient mieux aux intempéries.  

Dans l’étable attenante, la sole était légèrement surélevée pour éviter que les urines des animaux ne l’imprègnent.

Les fenêtres, très petites, laissaient péniblement entrer la lumière. La porte d’entrée, était coupée en deux parties : la partie supérieure ouverte laissait entrer la lumière, tandis que la partie inférieure fermée empêchait les volailles de pénétrer à l’intérieur. 

Le logis comprenait une grande pièce commune, carrelée de terre cuite, dominée par une cheminée monumentale. Au fond de cette pièce se trouvait le lit de mes parents, entouré de grands rideaux. À proximité, deux coffres servaient de rangement : l’un pour le linge, l’autre, la huche ou la « mée », était utilisé pour pétrir le pain.  

Contre le mur de façade, une pierre légèrement creusée, appelée bassie, servait d’évier. Les cruches et pots étaient rangés en dessous, et l’eau s’écoulait à l’extérieur par un trou. Au centre de la pièce trônait une table en bois, entourée de bancs simples.  

Un four adossé au pignon s’ouvrait directement dans la pièce principale. Il servait non seulement à cuire le pain, mais aussi à sécher les fruits, légumes ou chanvre.  

La chambre, plus sombre, était à la fois moins enfumée et plus humide. Le plafond bas, soutenu par des solives rapprochées et une poutre massive, semblait peser sur l’espace. Des grains tombant des planches disjointes du grenier attiraient parfois des rats. Pourtant nous dormions là, dans des lits modestes, à côté d’une armoire contenant nos maigres possessions.

Quelques marches descendaient derrière le logis vers la laiterie, une pièce fraîche et austère où le lait cru était conservé avant d’être transformé en beurre ou en fromage.  

Le toit de la maison était percé de deux lucarnes, permettant de stocker  le fourrage au dessus de l’étable, et les grains au dessus du logis.  

L’ancienne grange, autrefois basse et écrasée, avait été remplacée par une structure plus haute, équipée de portes gerbières et de tuiles neuves de La Ferté-Saint-Aubin. Ce nouveau bâtiment abritait une grange spacieuse, un hangar, et une bergerie. Un appentis attenant au pignon de la grange servait de porcherie.  

La cour quant à elle offrait un contraste saisissant : une mare noirâtre, formée par les égouts, mêlait eaux stagnantes et restes de battages, où flottaient parfois des balles de froment. Une vieille auge en bois servait d’abreuvoir pour les cochons, tandis qu’une roue usée, plantée là, devenait un perchoir pour les dindons. Les saules vieillissants qui bordaient la mare semblaient garder en silence la mémoire des années passées.  

La nourriture

Dans ce cadre austère, nos repas étaient une forme de réconfort. La simplicité de la nourriture reflétait notre mode de vie : simple et sans artifice.

La soupe était au cœur de notre alimentation quotidienne. Chaque matin et soir, nous mangions un bouillon d’oignons épaissi de   pain noir, tandis qu’en journée, une soupe de pommes de terre, de haricots ou de citrouille, selon la saison, venait nourrir nos corps fatigués.

Le pain, fait de farine de seigle souvent mêlé de sarrasin, était sombre, dense et graveleux, comme s’il eût contenu une bonne dose de gros sable de rivière. 

Les légumes du potager, cultivés avec soin par ma mère, complétaient les soupes : choux, carottes, navets et pommes de terre cuites sous la cendre. Les plats restaient répétitifs, les recettes se limitant à ce que nous avions sous la main.

Lors des journées de cuisson au four, ma mère préparait des tourtes ou des galettes. Si ces mets apportaient au début une touche de nouveauté et nous régalaient, ils finissaient par lasser lorsqu’ils se substituaient à la soupe ou au pain.

La viande, rare, se résumait souvent à du lard, réservé aux grandes occasions : les travaux d’été ou les festivités comme Noël. 

Parfois, mon père ou mes frères rapportaient du petit gibier – des lapins ou des oiseaux braconnés dans les bois voisins – mais cette chasse, risquée, pouvait entraîner des conflits avec les propriétaires, qui revendiquaient leurs droits sur le gibier.

Pour boire, nous avions l’eau du puits, mais celui-ci étant peu profond,  sa limpidité laissait à désirer. Nous préférions alors la bouette, un cidre rustique fait de fruits sauvages fermentés. 

À la table des riches, on servait du vin, à notre table, on servait du rêve.

Ma mère

Ma mère était le pilier silencieux de notre famille, le moteur discret qui faisait tourner la maison tout en soutenant l’exploitation. 

Originaire du Berry, elle était autrefois vive et impétueuse, traits qu’elle avait probablement forgés en aidant ma grand-mère, souvent en conflit avec les autres. Ma grand-mère, toujours prompte à critiquer, reprochait à ma mère de s’être mariée à un Solognot, affirmant avec malice que « ces gens-là étaient tout juste sortis des bois ». Mon père, en réponse, imitait le sanglier avec une telle ressemblance qu’il déclenchait l’hilarité générale.  

Il faut dire qu’en ce temps là, la Sologne était une région dure, pauvre et insalubre, marquée par des sols stériles, des marécages et une humidité qui favorisait fièvres et maladies. Ce n’est qu’avec le drainage des terres, le reboisement, la fertilisation et la construction de routes que la région devint peu à peu plus habitable et productive. 

Absorbée par les tâches infinies de la ferme, ma mère partageait avec mon père une vie où chaque minute semblait comptée. Entre les repas à préparer, les légumes à récolter, la traite et les soins aux animaux, il restait peu de place pour autre chose. 

Nous autres, les enfants, étions souvent livrés à nous-mêmes, apprenant tôt à nous débrouiller sans attendre de supervision constante.  

Cette absence n’était pas un manque d’affection, mais une conséquence de leur quotidien implacable, où l’urgence du travail dictait tout. Mon frère aîné, lorsqu’il le fallait, prenait le relais : surveillant les plus jeunes tout en accomplissant lui-même les tâches imposées par son âge. 

Dans cette autonomie imposée, nous apprenions les règles tacites de la ferme, souvent en imitant les gestes des adultes. Ce que nous perdions en attention, nous le gagnions en débrouillardise.  

Ensemble, mes parents formaient un tandem discret mais efficace. Ils échangeaient peu de mots, mais leurs gestes semblaient se répondre naturellement. Quand mon père rentrait des champs, éreinté, ma mère avait toujours un repas prêt, même si elle n’avait pas eu une minute de répit. Leur relation, tissée dans le labeur et la fatigue, reposait sur une solidarité silencieuse mais indéfectible, une force commune face aux défis incessants de la vie paysanne.  

Mon père

Mon père était un homme robuste, façonné par des années de labeur sur des terres qui ne lui appartenaient pas. Ses épaules voûtées témoignaient des journées passées à guider la charrue derrière ses bœufs, tandis que ses mains larges et calleuses portaient les traces du joug qu’il ajustait chaque matin.

Dès son arrivée à l’exploitation, il avait investi dans deux charrues modernes, bien plus efficaces que l’araire traditionnel, et une herse aux dents de fer. Mais son ouverture au modernisme s’arrêtait là ; il accueillait les autres innovations avec méfiance.  

Le bonheur de mon père se trouvait dans ces instants simples : voir les prés reverdir, les cochons s’épanouir, les moutons prendre de l’embonpoint et les vaches donner de bons veaux.  

« Ce ne sont pas juste des bêtes, » disait-il parfois. « Elles ressentent ce que tu ressens. Si tu es nerveux, elles le savent. Si tu es calme, elles suivent ton pas. » Je le voyais souvent leur parler doucement, des mots que je ne comprenais pas toujours, mais qui semblaient apaiser leur fatigue autant que la sienne.

Cette même patience, il la montrait envers nous, ses enfants. Pas besoin de discours : il enseignait par ses gestes et son exemple. 

Mon père avait un vieux couteau, usé mais très affûté, qu’il utilisait pour tout : couper les liens, tailler les branches, ou partager une pomme. Un jour, en cachette, je voulus l’emprunter pour tailler du bois. Maladroit, je me coupai profondément la main. La douleur était vive, mais terrifié à l’idée qu’il le découvre, je cachai ma blessure, pensant qu’il n’en saurait rien.

Quelques jours plus tard, alors que nous travaillions ensemble, il me dit simplement : « Tiénot, la main qui tient le couteau doit être sûre, sinon il a vite fait de te corriger” Rien de plus. Mais son regard doux et compatissant qui tentait d’être sévère, me transperça bien plus que la lame, me plongeant dans un mélange de honte et de gratitude.

Quand je l’accompagnais à la charrue, il m’expliquait comment ajuster le joug pour éviter de blesser les bœufs, ou comment leur parler pour qu’ils avancent sans crainte.

« Tu vois Tiénot, travailler avec des bêtes, c’est comme travailler avec des hommes, » disait-il. « Il faut du respect et de la confiance. »  

Pourtant, il voyait clairement les limites de notre avenir. Le métayage ne nous laisserait rien. « C’est pas pour nous qu’on travaille, c’est pour les autres, » martelait-il. Envoyer un de ses fils loin de la ferme fut une décision mûrement réfléchie. Je crois qu’il espérait pour moi une vie meilleure, ou du moins différente de la sienne.  

Il répétait souvent :

« La terre donne ce qu’on lui demande, mais jamais plus que ce qu’on y met. »

Ce réalisme, empreint de dignité, définissait sa vision du monde, tout comme son respect pour ses bœufs et sa patience envers ses enfants. Pour lui, la maison n’était pas qu’un abri, mais le centre d’un univers humble et laborieux, à la fois fragile et résilient.  

L’envol

Au printemps de mes 14 ans, mon père décida qu’il était temps pour moi d’apprendre un nouveau métier. 

Quelques semaines avant mon départ, mon père avait parlé de moi à un voisin, un ancien compagnon maçon, qui connaissait un maître à Blois. Cet homme lui avait promis qu’un garçon sérieux, capable de travailler dur, pourrait être utile sur ses chantiers. 

Mon père n’avait pas dû insister longtemps auprès de moi. « Tu apprendras un métier, Tiénot, » m’avait-il dit, « et avec de la chance, tu pourras construire quelque chose qui durera un peu plus que des récoltes. »

Si j’avais été l’aîné, peut-être que mon histoire aurait été différente, que mon destin aurait été d’hériter des labours et des dettes. 

Ce système nous laissait à peine de quoi vivre, épuisait les hommes et ne laissait derrière lui que des terres appauvries et des mains usées.

Le matin de mon départ pour Blois, la maison était anormalement silencieuse. Les gestes de ma mère, inhabituels, trahissaient une émotion qu’elle ne voulait pas montrer. Elle avait glissé dans mon sac un morceau de pain et de fromage, une tranche de lard, et une bouteille de cidre coupé à l’eau. Avant mon départ, elle m’avait murmuré simplement : « Travaille bien, Tiénot, ton père en sera fier ». Elle n’en dit pas plus, reprenant aussitôt ses tâches, mais je devinais à ses yeux qu’elle s’efforçait de cacher sa peine.

Mon père, lui, ne dit pas grand-chose, mais son regard me suivit longtemps alors que je m’éloignais sur le chemin. Quand je me retournai une dernière fois, mon père était toujours là à me regarder. Il ne fit aucun geste, mais je devinais ses yeux mêlant douceur, peine et espoir, semblant vouloir me transmettre une dernière fois tout ce qu’il n’avait jamais pu me dire. Derrière lui, mes frères avaient repris  leur labeur, courbés sous le poids des sacs. Ils avaient leur place, eux, ancrés dans cette terre, mais la mienne me semblait être ailleurs.

Le voyage pour Blois fut court, à peine quelques heures à pied, mais pourtant il me parut durer une éternité. En quittant la ferme, je laissais derrière moi les champs, les bœufs, et cette routine si familière.

J’étais comme le chardon, on me privait de mes racines, on m’arrachait à mon enfance, brutalement.

Chaque pas sur ce chemin poussiéreux semblait être annonciateur d’un avenir à la fois attirant et incertain. J’étais partagé entre l’excitation de l’inconnu et la crainte de décevoir les espoirs de mon père. 

Le destin voulu que le sillon qu’il traça cette année là fut le dernier. Il mourut durant l’hiver, sans qu’on ne pût rien y faire.

 L’air humide de la Sologne provoquait de mauvaises fièvres disait-on alors.

Son enterrement fut aussi simple que le fut sa vie. Court, sobre, et digne.

La terre pour laquelle il avait dédié tant d’effort avait fini par l’engloutir à son tour.

Sous la pression des créanciers, mon frère ainé fut contraint de reprendre l’exploitation, ainsi que les dettes. Je fus laissé chez mon maitre qui m’offrit le gîte et le couvert, en échange de mon aide sur les chantiers. 

Mon frère remplaça les paires de bras manquants en recrutant un valet de ferme, alourdissant plus encore les charges.

Et ma mère… c’est elle qui avait dû insister pour me laisser en apprentissage. Je sus plus tard qu’elle ne se remit jamais totalement de la mort de mon Père. 

Ma vie d’homme 

Aujourd’hui, en tant que compagnon, je mesure à quel point ces années d’enfance et d’apprentissage ont façonné l’homme et l’artisan que je suis devenu. 

Mon père, en labourant cette terre ingrate, m’a transmis la patience et l’humilité : rien ne se gagne sans effort, et tout effort devrait laisser une empreinte.

Ma mère, dans sa ténacité silencieuse, m’a montré que même les tâches les plus simples méritent le respect. Chaque geste, même anodin, peut contenir une part d’excellence.

Ces valeurs, je les retrouve dans chaque pierre que je taille, chaque mur que je monte. Contrairement aux sillons tracés par mon père, mes travaux d’aujourd’hui portent la promesse de quelque chose qui durera. Là où les récoltes se perdaient au gré des caprices du ciel, mes constructions, elles, défieront le temps.

Je me souviens des mots de mon père, avant mon départ : « Construis quelque chose qui dure plus que des récoltes. » Ces paroles m’accompagnent encore. À chaque chantier, à chaque édifice que je vois se dresser sous mes mains, j’ai l’impression d’honorer cette promesse, tout en répondant à la demande à peine murmurée par ma mère et à son dernier sacrifice : de le rendre fier.

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Sources et références
  • Sources et références : La vie d’un simple – Livre d’Émile Guillaumin
  • La maison paysanne – Livre de Jean-Yves Chauvet
  • Les Solognots du XIXe siècle : https://www.archives-loiret.fr/image/5852/14866?size=!800,700&region=full&format=pdf&download=1&crop=centre&realWidth=1240&realHeight=1754&force-inline
  • https://www.museecompagnonnage.fr/genealogie/presentation/le-tour-de-france
  • https://www.la-straize.fr https://www.fontaines-en-sologne.fr
  • Cartes postales anciennes : http://www.cpa-bastille91.com
  • Geneanet – Cartes postales anciennes : https://www.geneanet.org
  • Cartes Postales & Photos anciennes sur le thème de la Pierre: https://pierres-info.fr/cartespostales_1/index.html https://www.youtube.com/watch?v=Bko6xFJCbW4

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