Les Compagnons des Devoirs : histoire, légendes et secrets de l’élite artisanale

Comment perpétuer un savoir-faire à travers les siècles, tout en transmettant des valeurs fondamentales comme la fraternité et l’excellence ? Eh bien, les compagnons semblent détenir la réponse.

Dans cet article, on va explorer l’histoire et l’univers unique du compagnonnage : un équilibre entre tradition et modernité, où rites initiatiques, chefs-d’œuvre, et le célèbre Tour de France façonnent des artisans d’exception. On va découvrir aussi  comment cette communauté transmettait son savoir, quelles étaient leur rivalités, leur gestuelles , et  leurs coutumes uniques.

Allez bonne lecture à toutes et à tous ! 

C’est quoi un compagnon ?

Depuis le moyen âge, les compagnons se distinguent comme des artisans d’exception, réputés pour leur savoir-faire et leur maîtrise. Cette quête d’excellence naît d’un apprentissage exigeant, où s’entrelacent tradition et innovation. Ils suivent bien souvent une formation itinérante, le fameux Tour de France, les conduisant de ville en ville, et parfois même au-delà des frontières, auprès de maîtres artisans.

Leur renommée repose également sur des traditions particulières. Des rites initiatiques, empreints de secret, cimentent une fraternité profonde entre les membres. Cette solidarité, unique en son genre, surpasse largement celle de nombreuses autres communautés, même religieuses. Ces traditions s’expriment à travers des gestes de reconnaissance, des tenues distinctives, et des symboles emblématiques, comme l’équerre et le compas entrelacés.

Origines et résilience

Les origines du compagnonnage remontent au Moyen Âge. A cette époque les artisans, organisés en guildes, contribuaient à la construction des grandes cathédrales telles que celles de Chartres et Notre-Dame de Paris. Bien que les compagnons soient souvent perçus comme les héritiers de ces bâtisseurs de cathédrales, aucune continuité directe n’a pu être démontrée.

Les premières traces officielles du compagnonnage apparaissent en 1419, lorsqu’une ordonnance royale mentionne des cordonniers voyageant pour apprendre. Cette pratique préfigure le Tour de France compagnonnique, devenu une étape essentielle de la formation de ces artisans.

Sous l’Ancien Régime, le compagnonnage s’affranchit des corporations, jugées trop rigides. Cette indépendance attirait la méfiance des autorités royales et du clergé, qui leur reprochaient de détourner les pratiques religieuses, et les compagnons durent alors évoluer dans la clandestinité. 

Avec la Révolution française et la loi Le Chapelier de 1791, qui interdit les associations ouvrières et abolit les corporations, le compagnonnage survécut discrètement, devenant un refuge pour les artisans fragilisés par les excès du libéralisme naissant.

Au XIXᵉ siècle, face à la mécanisation, des figures comme Agricol Perdiguier modernisèrent les sociétés compagnonniques tout en préservant leurs traditions. 

Enfin, au XXe siècle, malgré les épreuves des guerres mondiales, les répressions puis les interdictions sous le régime de Vichy, le compagnonnage réussit à survivre et à transmettre ses valeurs et son savoir-faire.

Devenir compagnon

Autrefois, pour devenir compagnon, un candidat devait maîtriser un métier, justifier d’une conduite irréprochable, posséder des notions de géométrie et être financièrement indépendant. Après son Adoption, où il prenait le titre d’aspirant, ou d’affilié, il entreprenait le Tour de France.

Au terme de ce parcours, le candidat réalisait un chef-d’œuvre pour prouver sa maîtrise. Lors de la Réception, une cérémonie initiatique marquée par des rites secrets, il recevait son nom compagnonnique et accédait au titre de compagnon reçu.

Lorsqu’un compagnon terminait son tour de France et souhaitait se fixer, il quittait officiellement sa société en recevant un certificat attestant de sa moralité et de sa conduite. Bien qu’il ne fasse plus partie de la société active, il gardait un profond attachement à celle-ci, prêt à lui apporter son soutien en cas de besoin.

Noms et surnoms compagnoniques

À une époque où le compagnonnage était proscrit, les compagnons utilisaient des noms d’origine géographique comme l’Angevin ou le Limousin pour préserver leur anonymat. Face aux confusions que cela pouvait créer, on ajouta des vertus ou qualités morales au nom es compagnons , créant des noms uniques tels qu’Avignonnais la Vertu ou Libourne le Décidé. Les tailleurs de pierre se distinguaient par l’inversion de l’ordre, comme Joli Coeur d’Azay-le-Rideau ou La Douceur de Saint-Sauveur. 

Les compagnons se donnaient aussi des surnoms souvent inspirés du règne animal pour refléter leur métier ou leur statut : « lapins » pour les apprentis, « renards » pour les aspirants, et « chiens » pour les compagnons reçus, différenciés en chiens blancs (pour les boulangers) et chiens noirs (pour les maréchaux-ferrants). Les tailleurs de pierre,  quant à eux, étaient surnommés les « loups », ou les « loups-garous » .

Enfin les compagnons étaient et sont toujours divisés en deux groupes : les « pays », travaillant au sol (comme les menuisiers, forgerons, cordonniers), et les « coteries », actifs sur les échafaudages (comme les maçons, couvreurs, tailleurs de pierre, charpentiers). On employait alors le mot coterie ou pays comme on utiliserait le mot camarade ou frère.

Je vous lis par exemple une correspondance des compagnons tailleurs de pierre de Marseille à ceux de Lyon en 1825 : « Au sujet de la Coterie Sans Chagrin de Lorme. Nous vous informons qu’il est parti sans le consentement de la société. Notre assemblée avait décidé qu’il travaillerait à Marseille, étant donné que nous sommes peu nombreux pour répondre à la demande des maîtres. Mais il s’est entêté jusqu’à porter ses effets à la diligence en notre absence, allant même jusqu’à menacer de donner des coups de couteau. Ainsi, chères Coteries, veillez sur sa conduite.»

Le trousseau des compagnons

Le trousseau et les attributs des compagnons symbolisaient leur appartenance et leur progression au sein de la fraternité. 

Parmi ces signes distinctifs, on retrouvait les couleurs fleuries, des rubans ornés de motifs floraux, qui étaient nouées autour du chapeau ou du cou. Celles ci pouvaient varier selon le corps de métier et les Sociétés. Ces rubans trouvaient leur origine dans les guildes médiévales, où ils étaient utilisés pour marquer l’apprentissage et l’identité de leurs membres. 

La canne du compagnon, souvent gravée du nom et des symboles de son métier, était un autre attribut emblématique, utilisé lors des rituels et des cérémonies, mais aussi lors des confrontations entre sociétés, comme on le verra plus tard.

Les boucles d’oreilles, appelées joints, étaient autrefois ornées de pendentifs à l’effigie du métier du compagnon. Ces derniers suscitaient souvent des rivalités entre sociétés, on se les arrachait pour ensuite les exhiber fièrement dans les Cayennes, comme des trophées symboliques.

Enfin le compagnon devait posséder un habit, afin de refléter la dignité et le prestige de son statut. Hors de question à l’époque,  qu’on le prenne pour un traîne savate!

Les origines légendaires et les Devoirs

Le compagnonnage puise son inspiration dans trois figures légendaires liées à la construction du Temple de Salomon à Jérusalem : D’abord Salomon lui même, roi sage incarnant l’harmonie et la transmission des savoirs ; puis Maître Jacques, artisan ayant perfectionné son art en Grèce puis en Égypte, avant de mourir assassiné à la Sainte-Baume ; et enfin Père Soubise, charpentier légendaire associé aux travaux de charpenterie du Temple et à des rivalités avec Maître Jacques.

Ces figures mythiques sont à l’origine des trois grandes sociétés compagnonniques, ou Devoirs, présentes au XIXe siècle, chacune revendiquant l’héritage symbolique d’un de ces fondateurs.

Les Enfants de Salomon, appelés compagnons du Devoir de Liberté, sont connus pour leur organisation ouverte et leur itinérance. Parmi eux, les tailleurs de pierre, appelés « Compagnons étrangers » ou « Loups », ainsi que les menuisiers et serruriers du Devoir de liberté appelés « Gavots »,.

Les Enfants de Maître Jacques, appelés compagnons du Devoir, sont souvent perçus comme les gardiens d’une tradition stricte, avec des rites exigeants célébrant la transmission d’un savoir-faire artisanal rigoureux. Dans cette société, on retrouve plusieurs corps de métiers, comme les tailleurs de pierre dits « Passants » ou « Loups-Garous », ainsi que les serruriers et menuisiers du Devoir, appelés « Dévoirants » ou péjorativement « Dévorants ». 

Les Enfants du Père Soubise, distincts par leurs traditions et leurs rites, sont également Passants et appelés Bons Drilles. La société  regroupe principalement les métiers de la charpenterie, en raison de la spécialité de leur fondateur. Par la suite, ils ont intégré d’autres métiers comme ceux des couvreurs et plâtriers.

Initialement centré sur les métiers de bâtisseurs, le compagnonnage  a progressivement intégré d’autres corps de métiers, élargissant ainsi son influence et perpétuant les valeurs transmises par ces figures légendaires.

Conflits et émulations

Dans cette joyeuse assemblée de sociétés compagnonniques, chacune revendiquant un père fondateur légendaire, il n’était pas surprenant que des divergences éclatent. 

Les dissensions trouvaient souvent leur origine dans des querelles d’interprétation des traditions, chaque groupe revendiquant l’héritage « authentique » de son fondateur. 

À cela s’ajoutaient des rivalités économiques et territoriales, chaque société cherchant à monopoliser l’embauche et défendre ses prérogatives dans les villes où elle s’implantait.

Les tensions avec les maîtres de l’époque venaient aggraver la situation. Parmi les plus célèbres, on cite les affrontements de 1768 à Dijon, où les compagnons menuisiers, en désaccord avec les maîtres sur la quantité de vin servie lors des repas, mirent la ville entière en « interdit », boycottant l’ensemble des chantiers.

De plus certains corps de métiers, tels que les tailleurs de pierre ou les menuisiers, étaient représentés dans plusieurs Devoirs différents, accentuant plus encore les tensions sur les chantiers.

Les Compagnons « Étrangers » et les Compagnons « Passants » tailleurs de pierre par exemple, se sont opposés, parfois très violemment, durant plus d’un siècle, depuis les années 1740 jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Des rixes éclataient fréquemment entre compagnons lors des rassemblements, processions patronales ou sur les chantiers. Parfois, ces querelles dégénéraient en batailles massives, comme en 1730 dans la plaine de La Cran, où des centaines de compagnons rivaux s’affrontèrent violemment, faisant plusieurs victimes.

Une anecdote raconte qu’un maître, pour construire un pont à Gignac, plaça les compagnons passants sur une berge et les étrangers sur l’autre. Ils étaient si pressés de se rejoindre pour en découdre, que le pont fut achevé rapidement et sans difficulté.

Les compagnons ne s’affrontaient pas seulement physiquement, mais également lors de défis de Trait. Chaque société désignait un champion qui rivalisait  dans l’art de tracer des épures ou tailler des maquettes. 

En 1773, à Bordeaux, un concours opposa « la Réjouissance de Tarascon » à « la Pensée de Sainte-Foie », sous l’arbitrage d’une académie d’architecture. A la clé, gloire, honneur, et une belle prime d’argent pour le vainqueur et sa société, et l’opprobre  pour le malheureux perdant.

Ces conflits témoignaient des luttes internes et de la passion des compagnons pour leurs Devoirs respectifs, tout en stimulant une certaine émulation favorisant l’excellence.

Conscients que les querelles entre compagnonnages affaiblissaient leur mouvement, certains compagnons ont cherché à apaiser les tensions. 

Parmi eux, Agricol Perdiguier, dit Avignonnais la Vertu, compagnon menuisier du Devoir de Liberté, publia en 1839 « Le Livre du Compagnonnage » prônant pacification et unification des sociétés.  

Plus tard, en 1889, Lucien Blanc, dit Provençal le Résolu, fonda « l’Union compagnonnique des devoirs unis », l’un des trois mouvements toujours en vigueur de nos jours. 

La rixe

Je vous restitue ici un article, inspiré de faits réels, qui aurait pu apparaître dans la presse suite à une rixe mémorable entre compagnons.

« Le 1er août 1839, à la tombée de la nuit, une dispute éclata au café du Cours, tenu par le sieur Imbert, à Lunel. Tout commença, dit-on, lorsqu’un certain La Pensée d’Agen, plongé dans une profonde réflexion sur son verre de Fernet Branca, se vit interrompu par une remarque aussi cinglante qu’inutile de la part de La Prudence de Cavaillon

C’est aussi à ce moment précis que Limousin L’Ami du Trait, jugea bon de balancer un morceau de pain rassis par-dessus la table. Le projectile décrivit un arc presque parfait avant de heurter le front de La Réjouissance de Tours, qui s’en offusqua.

Les esprits s’échauffèrent alors rapidement.  La bonté d’Avignon était déjà en pleine empoignade avec la Belle Humeur de Vouvray, quand  La Tendresse de Dijon, oubliant toute délicatesse, tentait une balayette magistrale contre Joli Cœur d’Azay-le-Rideau.

Dans un chaos général. La Tranquillité de Caux, visiblement irrité, cueillit La Rose de Marmande par la gorge. La rose devint pivoine, tandis que La Vertu de Mâcon, perdant toute retenue, enchainait avec des jurons si fleuris, qu’ils auraient pu faire rougir un charron endurcit .

Les hauts-de-forme valsèrent bientôt dans les airs, accompagnés de quelques képis fraîchement apparus lorsque la maréchaussée, alertée par les cris, tenta d’intervenir. 

Ce fut alors que l’échauffourée prit un nouveau tour : les compagnons, regaillardis par la perspective de pouvoir rosser des représentants de l’ordre, tournèrent leur attention vers les gendarmes.

Les coups pleuvaient : savates, cannes, képis et matraques, se mirent à tournoyer dans une chorégraphie désordonnée. L’écho de l’escarmouche résonna dans tout le quartier, provoquant un tumulte parmi les bourgeois, qui, observant la confrontation derrière leurs fenêtres, étaient totalement scandalisés. 

Enfin, après plus d’une heure de tumulte , les gendarmes réussirent à rétablir un semblant d’ordre, non sans quelques bosses et uniformes froissés. 

Onze compagnons furent interpellés, et le café du sieur Imbert comptabilisa des dégâts considérables, notamment, je cite, un tonneau de bon vin de Touraine, percé et renversé – ce qui, de l’opinion générale, fut jugé comme le plus grand préjudice de la soirée. »

Le Tour de France

Le Tour de France était une étape indispensable pour le compagnon afin de parfaire son savoir-faire. Le Tour de France permettait aussi une ouverture culturelle et la découverte de nouvelles villes, du patrimoine local, et la rencontre d’autres ouvriers et maîtres favorisant l’éveil intellectuel et la maturité des compagnons.

À partir du XVIIe siècle, il est possible de retracer les parcours des compagnons grâce aux chansons compagnonniques, telles que *La Petite varlope des compagnons menuisiers. 

Plus tard, les récits et les mémoires de compagnons ont fourni des détails supplémentaires sur ces parcours.

Le voyage du compagnon se faisait principalement à pied, pour des raisons économiques, mais il pouvait également emprunter des diligences ou des bateaux lorsque ses moyens le permettaient. 

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le Tour de France suivait principalement les cours des fleuves et les côtes, et était jalonné par un réseau de villes où les sociétés étaient implantées.

Le compagnon de passage pouvait y trouver gîte et couvert, ainsi qu’une liste d’adresses d’employeurs ou maîtres, grâce à l’intermédiaire du « rôleur ».

Jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, les maisons de compagnons étaient souvent des auberges où une convention était passée avec les patrons. La patronne, appelée « Mère », jouissait d’un profond respect, et les compagnons s’engageaient à toujours régler leurs dettes avant de partir.

Le siège de la société était appelé la « Cayenne », tandis que les maisons dans les villes de moindre importance étaient nommées les « Campagnes ».

Le Tour de France suivait des chemins variés, adaptés aux opportunités d’embauche. Il n’était pas rare que le compagnon modifie son itinéraire, fasse des retours en arrière ou retourne dans son  village natal.

Comme on peut le voir  dans les exemples projetés, les parcours des compagnons évitaient le centre de la France, la Bretagne, la Normandie et l’Est, probablement parce que les sociétés s’implantaient près des grands axes où la demande en main-d’œuvre qualifiée était constante.

Une fois leur Tour de France terminé, les compagnons retournaient souvent dans leur pays d’origine.

Certains choisissaient de devenir leurs propres patrons, tandis que d’autres reprenaient l’entreprise familiale. 

Quand il souhaitait se fixer, le compagnon quittait sa société avec un certificat attestant de sa moralité. Il prenait alors le statut de compagnon remercié. Bien qu’inactif, il demeurait attaché de coeur à la société et restait prêt à la soutenir en cas de besoin.

La transmission du savoir

L’apprentissage des compagnons ne se limitait pas au simple travail manuel. 

Au cœur du savoir compagnonnique, le trait, ou géométrie appliquée, était une discipline permettant de concevoir des volumes complexes, en tracer toutes les faces avec précision, pour les matérialiser dans des matériaux comme la pierre ou le bois.

L’art du trait pour les compagnons tailleurs de pierre avait pour nom « La stéréotomie », ou l’art de découper les pierres. La stéréotomie permettait de créer avec précision des voûtes, des escaliers ou des encorbellements. 

Cette discipline exigeante mobilisait des outils traditionnels de dessin technique comme l’équerre, la règle et le compas, complétés par des outils de découpe, comme les maillets, ciseaux et marteaux taillants, qui font aussi partie de la symbolique compagnonnique.

Les enseignements de trait étaient soit dispensés par d’anciens compagnons, souvent le soir, à la lueur des chandelles, après les longues journées de travail, soit dans des cours gratuits à destination des ouvriers. 

Les compagnons particulièrement experts dans cette discipline intégraient cette spécialité dans leur nom compagnonnique, comme par exemple « Tourangeau l’Ami du Trait » .

Le savoir compagnonnique s’appuyait aussi sur des traités écrits par et pour les compagnons. Jean-Paul Douliot, dit « La Pensée d’Avignon », rédigea au XIXᵉ siècle plusieurs ouvrages de géométrie et d’architecture. D’ailleurs « La pensée » désignait souvent des compagnons reconnus pour leurs compétences intellectuelles. 

Ces ouvrages étaient échangés, transmis et parfois même recopiés à la main par les compagnons dans leurs carnets. Ils formaient une base essentielle de la transmission de leur savoir.

Le trait dépassait aussi la simple taille de pierre. Il ouvrait la voie à des disciplines connexes, comme l’architecture, l’art des jardins, l’arpentage, ou la gnomonique, qui était l’art de tracer et de réaliser des cadrans solaires. 

Pour un tailleur de pierre, l’architecture, était l’aboutissement de son savoir et lui ouvrait les portes des chantiers les plus prestigieux.

En résumé, le trait, ou stéréotomie, constituait l’art fondamental du compagnon bâtisseur, une compétence qu’il devait démontrer lors de sa réception. 

On ne pouvait donc pas réduire les compagnons bâtisseurs de l’époque à de simples ouvriers : ils appartenaient à une véritable élite ouvrière, où avant de transpirer à tailler la pierre, ils réfléchissaient, traçaient, et cultivaient les sciences, dans toute leur diversité, en parallèle de leur maîtrise artisanale.

Les rites

En plus d’un savoir, les compagnons se transmettaient des symboles, des légendes, des rites et des gestuelles, tout un code de conduite nommé le Devoir.

Certains rites étaient pratiqués à l’extérieur : comme la conduite en règle, qui était le cortège organisé pour le départ d’un compagnon, ou bien la guilbrette, qui était l’accolade au cours de laquelle les compagnons buvaient bras dessus bras dessous…

D’autres étaient pratiqués uniquement entre compagnons, dans leurs cayennes ou dans leurs campagnes. C’était le cas des cérémonies comme l’adoption et la réception, qui marquaient le passage d’un état à un autre, et qui étaient tenues secrètes. Cependant elles furent parfois dévoilées au travers de rares documents écrits et de témoignages de compagnons. 

Autrefois, les cérémonies étaient fortement marquées par des références à la vie et à la passion du Christ, cependant, au XIXᵉ siècle, elles se sont peu à peu éloignées de cette dimension chrétienne, en adoptant parfois des éléments inspirés de la franc-maçonnerie.

Tous les rituels de réception comportaient des étapes destinés à éprouver la sincérité, la volonté, le courage, la moralité et l’engagement du candidat. Le serment d’être fidèle au Devoir et à ses Pays ou Coteries en constituait un élément essentiel.

Le chant occupe une place essentielle dans les traditions des compagnons, tout comme le tour de France, le métier, la réception ou le devoir. Il rythme les moments forts de leur vie fraternelle : réceptions, fêtes, cérémonies, mais aussi les instants du quotidien, que ce soit en voyage ou dans l’exercice de leur métier.. Ces chansons constituent un marqueur culturel fort, mêlant histoire, symbolisme et lien communautaire.

Allez on se passe un petit extrait pour le plaisir :

« Depuis Paris jusqu’à Valence

J’ai fait cent lieues sans travailler

Une Coterie m’a crié je pense

Y’a de l’ouvrage à Montpellier »

Le chef d’oeuvre

Le chef-d’œuvre, réservé à certains métiers, variait selon les spécialités : escaliers pour les menuisiers, modèles de combles pour les charpentiers, roues pour les charrons ou pièces forgées pour les serruriers. Chez les tailleurs de pierre, il s’agissait d’une épure, démontrant leur maîtrise du trait et leur compréhension théorique du métier.

Un exemple célèbre est celui de Jean-Jacques Laurès, compagnon tailleur de pierre surnommé « La Tranquillité de Caux », qui réalisa une épure remarquable lors de sa réception, un jeudi de l’Ascension.

Ainsi, la réception ne mesurait pas simplement l’habileté manuelle du tailleur de pierre, mais évaluait avant tout la capacité à concevoir et théoriser les formes complexes requises par le métier.

Le rôle ou le règlement 

Les sociétés compagnonniques étaient régies par des règlements stricts, définissant les comportements attendus et sanctionnant les infractions par des amendes proportionnelles à leur gravité. Les amendes collectées alimentaient une caisse de solidarité pour soutenir les compagnons dans le besoin. 

Le rôle, bien plus qu’un registre, incarnait l’identité des compagnons. Ce document sacré répertoriait les membres, les règlements et servait lors des rites initiatiques. Révélé aux aspirants lors de leur réception, il était traité avec un profond respect. 

Chaque compagnon qui se rendait dans une ville de Devoir, qu’il y travaille ou non, inscrivait son nom lors de son passage en ville. C’était à la fois un honneur, et un devoir. 

Certains rôles, comme celui de Paris, était composé de plusieurs parchemins cousus ensemble, et mesurait plus de 5 mètres.

Orné de blasons et d’illustrations symboliques, le rôle mettait en avant des outils emblématiques tels que, pour les tailleurs de pierres,  le compas, la règle et l’équerre, ainsi que le marteau taillant.

En cas de faute grave, le compagnon fautif était « brûlé » , non pas physiquement sur le bûcher, mais son nom était effacé du rôle, puis écrit sur un papier, qui était brûlé devant témoins. Ce rituel symbolisait le bannissement définitif et une mise à mort symbolique du compagnon. 

Le rôleur, élu ou désigné dans chaque ville de Devoir, supervisait l’arrivée des jeunes, veillait au respect des règles et orchestrait les cérémonies.

Pour l’exemple voici quelques extraits provenant du règlement des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, daté de 1782 :

« Lorsqu’un compagnon arrive dans une ville, il doit être accueilli par une première accolade. Celui qui l’accueille doit l’inviter à boire avant toute autre rencontre avec un autre compagnon ou maître. En cas de négligence, une amende de 20 sols est appliquée. »

« Si un compagnon jure dans une assemblée, il doit payer l’amende commune. »

« Si un compagnon se saoule et ne mène pas une vie honnête, après plusieurs avertissements, il sera puni par l’amende de rôle, et après trois incidents, il sera chassé. »

« Si un Compagnon tâche son nom sur le Rôle et ne suit pas la ligne marquée, il payera l’amende de Rôle qui est de 3 livres. »

Voilà, on voit que tout était prévu dans les moindres détails…

Les relations avec les femmes

On a vu que pendant leur Tour de France, les compagnons séjournaient dans des maisons ou auberges dirigées par une « Mère », qui veillait sur leur conduite et les accueillait. Cette femme, influente et respectée, assurait l’hébergement, le repas et le soutien moral pour les jeunes itinérants, tout en veillant au respect des règles et à la conduite des compagnons. Toute relation amoureuse avec ses filles, les « Demoiselles », était interdite. 

Les relations intimes étaient généralement découragées pour éviter les distractions, les compagnons étant invités à se consacrer pleinement à leur perfectionnement professionnel, jugé prioritaire sur les relations sentimentales. Si les compagnons pouvaient parfois fréquenter des femmes extérieures, ces relations restaient éphémères en raison de leur mode de vie itinérant.

Une fois leur Tour de France achevé, ils étaient alors encouragés à s’établir, se marier et transmettre leur savoir. 

De nos jours, les compagnons accueillent de jeunes femmes dans leurs rangs, prouvant l’évolution sociale, l’ouverture inclusive et l’adaptation du compagnonnage aux réalités contemporaines.

Franc maçonnerie et compagnonnage

La franc-maçonnerie, née au XVIIᵉ siècle, s’est inspirée du compagnonnage en adoptant des symboles comme le compas et l’équerre. À partir du XIXᵉ siècle, les compagnons intègrent à leur tour des pratiques maçonniques, brouillant les frontières entre les deux traditions, d’autant plus que certains compagnons étaient également francs-maçons.

Bien que le compagnonnage soit ancré dans une tradition opérative, c’est-à-dire liée au métier, au travail, et la franc-maçonnerie dans une dimension spéculative, plus philosophique, les échanges de symboles et de récits enrichissent leurs démarches respectives. Ces emprunts, notamment par les compagnons, visaient à renforcer l’impact et l’attrait des rites initiatiques et à transmettre des valeurs morales aux futures aspirants.

Conclusion

Paris Ier

Inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, le compagnonnage symbolise la transmission d’un savoir-faire rare et précieux. Ce lien entre passé et futur s’est illustré lors de la rénovation de Notre-Dame de Paris. Grâce aux compagnons tailleurs de pierre, charpentiers et menuisiers, ce chef-d’œuvre a retrouvé sa splendeur. Leur maîtrise des techniques anciennes, alliée aux moyens contemporains, reflète l’importance du compagnonnage dans la préservation de notre patrimoine.

Au-delà de la sauvegarde des monuments, le compagnonnage se distingue par sa capacité à former de nouvelles générations d’artisans, conciliant tradition et innovation pour relever les défis contemporains et futurs. 

Ses valeurs fondamentales – fraternité, fidélité, transmission, persévérance, humilité – rappellent que l’excellence artisanale repose autant sur un « savoir-faire » que sur un engagement moral et humain, que l’on pourrait qualifier de « savoir-être ».

Allez, voici la suite de la chanson :

Depuis Paris jusqu’à Valence

J’ai fait cent lieues sans travailler

Une Coterie m’a crié je pense

Y’a de l’ouvrage à Montpellier

Tout en entrant dans cette ville

J’entends les Compagnons chanter

Et m’approchant d’une boutique

Le maître, moi j’ai salué.

Voir la vidéo :

Sources et références

3 réponses à “Les Compagnons des Devoirs : histoire, légendes et secrets de l’élite artisanale”

  1. Avatar de michel mayen
    michel mayen

    Bravo pour l’histoire des compagnons du devoir.
    Mon père était professeur technique pour les compagnons de Marseille.
    Amicalement

    1. Avatar de Le Mesnil
      Le Mesnil

      Merci bcp! Avec plaisir, Bonne soirée

  2. Avatar de BRIANCHON

    Bonjour,
    Félicitation pour l’histoire du compagnonnage et de le partager.
    Je suis Daniel B., est-ce qu’il est possible de vous contacter directement pour une question personnelle, sans passer par votre blog.
    Merci.
    Cordialement.
    Daniel.

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